Le viol, profanation du corps

Le viol : profanation du corps
Publié le 1 décembre 2019
Article écrit par Matthieu Le Tousse

Article écrit par Matthieu Le Tousse

Thérapeute spécialisé dans l'analyse des rêves, j'aide ceux qui le souhaitent, à retrouver l'estime d'eux-même, sortir de la dépression, ou encore vaincre une phobie ou des angoisses.

Cet extrait du livre d’Anne Dufourmantelle « La Femme et le sacrifice » (Ed. Denoël), page 156 m’a beaucoup marqué et je trouvais cette réflexion sur les conséquences du viol très intéressante : 

« Que signifie un corps profané ? Le viol (par exemple celui de la mère de Penthésilée) est une profanation parce qu’il atteint à la dimension sacrée de l’être, c’est-à-dire non pas seulement à son enveloppe charnelle – on peut encore en guérir, quelle que soit la violence de l’atteinte –, mais à quelque chose qu’à défaut d’autre mot on appelle l’âme. Ce viol de l’âme est irréparable, car c’est toute la personne qui est atteinte et pas seulement sa chair, blessée justement là où elle ne peut pas dire ce qui en elle a été atteint, et pour qu’il puisse y avoir pardon, c’est une réconciliation très profonde avec elle-même plus qu’avec son agresseur qui sera nécessaire. Car étrangement on ne se pardonne pas à soi d’avoir été abusée et cette culpabilité ne cesse de creuser l’abîme de la honte et de la tristesse. A la profanation répond la réparation.«

Le mot profanation est fort, mais il est porteur du sens sacré, qu’Anne Dufourmantelle relie à l’âme. Quel sens donner au mot viol ? J’ai le sentiment, que l’agresseur, en commettant son crime, s’arroge le droit de vie ou de mort sur sa victime, un peu à la manière d’un vampire, comme s’il aspirait l’âme de sa victime. Mais c’est en même temps un acte d’une lâcheté extrême finalement, parce que violer, c’est ne pas assumer l’acte de castration ultime, celui de donner la mort. Certains ont franchi cette dernière limite en assassinant leur victime. Violer, c’est laisser l’autre pour mort – la profanation du corps dont parle Anne Dufourmantelle, mais surtout l’irréparabilité de l’âme – tout en la laissant dans cet état « entre deux eaux » pour le reste de sa vie. 

Je rejoins totalement Anne Dufourmantelle concernant la réconciliation avec soi-même. D’abord il doit y avoir un travail de reconnaissance de ce qui a été profané. Les cures de Rêve Eveillé Libre font ressurgir le viol, certaines fois sous formes de souvenirs traumatiques, d’autres fois sous formes symboliques liées à la castration. L’inconscient semble revenir dessus tant que le mental n’a pas « digéré », assimilé l’information, reconnu le traumatisme. Certaines fois, le souvenir du traumatisme est si violent qu’il est à nouveau aussitôt refoulé. Comment se reconstruire dans de telles conditions ?

Retrouver son corps est une étape primordiale : revenir dans la matière, se ré-incarner. Souvent les victimes de viol deviennent insensibles à la douleur, à la souffrance. Elles semblent constamment dans la lune. En fait elles sont la plupart du temps, déconnectées de leur corps, en état de dissociation. Elles sont parfois à ce point déconnectées de tout ressenti, qu’elles éprouvent le besoin de se sentir exister, parfois en allant dans les extrêmes (alcool, drogues…).

Ré-apprendre à regarder son corps, le sentir, le toucher, l’aimer pour ce qu’il est. C’est un travail long, délicat, qui demande de se faire confiance. Prendre confiance dans son corps, l’écouter, réapprendre à entendre battre son propre cœur, écouter ses désirs, ses doutes, ses angoisses. Il faut tout réapprendre. Avoir confiance en ses émotions. Apprendre le lâcher prise. Ne plus penser en « mode menace ». Laisser rentrer l’autre dans sa sphère intime. Apprivoiser son rapport au monde. Que la route est longue, mais nécessaire pour se ré-appartenir à nouveau. Il y a des Rêves Eveillés Libres qui font appel à nos sens. Ces rêves permettent de se réapproprier des sensations toutes simples, accueillir ses émotions, redonner le goût de la vie. Ce sont souvent des rêves touchants et en même temps parfois très intenses car extrêmement sincères. 

Je trouve très forte cette idée « d’âme irréparable » développée par Anne Dufourmantelle. Cela sous-entendrait qu’il est tout bonnement impossible de surmonter ce traumatisme. J’ose croire que c’est toutefois possible. C’est certain que l’âme a été touchée au plus profond de l’être et que rien ne sera plus jamais comme avant. Il y a une sorte de paradis perdu, de naïveté – dans le bon sens du terme – qui s’est envolée. Anne Dufourmantelle développe dans son livre « La Femme et le sacrifice », l’idée que la femme/victime, serait le fruit d’un sacrifice venant apurer les bassesses animales pulsionnelles et non réfléchies de ce monde. Il y a dans ce processus sacrificielle, le « retranchement du monde des vivants pour le faire entrer (le sujet) en commerce avec le monde des morts, soit par sa disparition réelle, soit par sa faculté dès lors d’être passeur entre deux mondes. »

Ce point de vue peut paraître radical, « le commerce avec le monde des morts ». Mais finalement, c’est vrai que les victimes de viols sont en quelque sorte mortes de l’intérieur. Seul un véritable travail sur elles-mêmes, grâce au Rêve Eveillé Libre notamment, permettra de réanimer cette vie endormie, un peu à la façon dont la Belle au Bois Dormant reprend son souffle cent ans après la blessure originelle. Tout doucement, précautionneusement, le rêve viendra panser les blessures de l’âme. J’irai même plus loin en rejoignant Carl Gustav Jung qui dans son livre « L’Ame et la Vie » explique comment il faut vivre des choses difficiles pour pouvoir explorer cette notion vaste et complexe qu’est l’âme humaine. « Un être doté d’âme est un être vivant. (…) L’âme séduit et pousse à la vie, par ruse et illusion ludique, les activités de la matière qui ne veulent pas vivre. Pour que vive la vie, elle persuade de ce qui est digne de foi. Elle est pleine d’embûches et chausse-trappes pour que l’homme en vienne à la chute et atteigne la terre, s’y englue et y reste pris, pour que vive la vie. »

Jung va encore plus loin dans cette direction en affirmant que l’âme en elle-même n’aurait pas été atteinte. Seul le Moi – être de chair et d’émotions – souffre. Ce qui signifie que l’intégrité du Moi reste pleine et entière. Seule l’enveloppe terrestre a souffert. Il serait donc possible de la reconstruire. Pour simplifier, chuter permet de mieux rebondir, c’est ce que semble nous dire Jung. Les épreuves de la vie, si difficiles à surmonter soient-elles, peuvent nous permettre d’éclairer notre vie d’une lumière nouvelle, d’éclairer des zones qui n’auraient peut-être jamais été accessibles sans cette profanation du corps.

Je veux croire en cette lumière que représentent l’âme et la vie.

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